Dominer la Nature

 In accompagnement, accompagner la vie, accouchement, dominer la nature

Crédit photo Simon Storm Frigon

En ce moment, se promener dans les Laurentides, au Québec, revêt une couleur différente.

Il y a quelques jours seulement, la beauté du printemps m’aveuglait et me fascinait encore. Après la blancheur de l’hiver et son dépouillement, toutes les variations de verts surgissaient sur la montagne et éclataient devant nos yeux.

Époustouflant comme chaque année.

Depuis samedi, notre regard n’est plus posé sur la beauté du printemps.

Le vent, la pluie et les arbres sont devenus dangereux en cette soirée du 21 mai 2022. Depuis, notre paysage est fait d’arbres arrachés, de maisons éventrées, de voitures écrasées, de fils électriques au sol.

En quelques minutes, tout a basculé.

A 16h30, je suis dans mon salon et regarde le ciel. Tout est calme. Et puis mon cellulaire se met à crier :  une alerte météo d’orages violents. Première fois que je reçois une telle alerte…?

Et 3 minutes plus tard, c’est le chaos. En quelques instants, le ciel est obscurci, le vent se déchaine, le barbecue s’envole, le parasol est arraché, la table se retourne … mon cerveau a du mal à comprendre cette rapidité. Je suis tétanisée devant ma fenêtre.

Je ne vois plus rien.

La pluie et le vent remplissent l’horizon gris.

Il y a tant d’arbres autour de chez moi…Attendre. Ne rien pouvoir faire d’autre.

L’électricité est coupée. Le réseau internet envolé.

Et puis une accalmie.

Et le constat : des pans de murs extérieurs arrachés, un arbre dans l’entrée mais rien de grave.

D’autres ont eu moins de chance.

Cette intensité réveille dans mon corps le souvenir d’un cyclone vécu ailleurs il y a de nombreuses années.

Je re-sens la peur, celle qui a duré, à l’époque, plusieurs jours avec des éléments déchainés. Cette force indomptable, immense qui m’avait fait sentir si petite, si fragile dans cet océan en furie.

Retour direct à une humanité plus humble.

Apprendre à attendre. Coupés du monde. Sans eau. Sans électricité. Sans ravitaillement. Des jours et des nuits.

Hier comme aujourd’hui, en situation d’urgence, le voisinage s’organise et ceux à qui nous ne parlions pas, trop occupés dans nos vies, débroussaillent ensemble, appellent leurs amis, invitent ceux qui ont tout perdus.

Encore un rappel brutal de notre condition humaine vulnérable, vivant dans un luxe aussi fragile qu’une feuille au vent.

Nous pensons souvent, les humains d’ici, être plus intelligents que la nature, être capables de la dominer et de produire toujours plus sur son dos, de développer toujours plus notre industrialisation moderne de la vie. Que ce soit en agriculture, en environnement, en alimentation ou en santé.

Nous avons vraiment perdu pieds en imaginant être plus intelligents qu’elle.

Je me permets ici de comparer la domination de la nature et celle de la naissance qui connait la même évolution. Michel Odent[1] a débuté sa réflexion il y a presque 20 ans en écrivant le livre « le fermier et l’accoucheur[2]». Il parle de l’industrialisation de la naissance qui débute avec la standardisation, les protocoles et la centralisation . Depuis, nous assistons à la création de maternités immenses, véritables «usines à bébés» qui perdent toute dimension humaine.

Des études scientifiques[3] ont pourtant été réalisées depuis de nombreuses années et nous démontrent qu’il est plus efficace pour la santé des femmes et des bébés de se mettre au service de la nature, de la soutenir au lieu d’en prendre le contrôle ou de court circuiter les processus physiologiques. Mais notre médecine de la naissance ne sait pas « ne rien faire » et se sent plus utile en faisant « à sa tête » et surtout, il faut maintenant « rentabiliser les hôpitaux » en remplissant les lits, en coupant des postes.

Aller plus vite. Produire plus. Rentabiliser. Comme en agriculture. Comme dans l’industrie.

Certains nous crient depuis des années que nous prenons des risques avec cette attitude. Que nous créons des problèmes majeurs. Que le climat se transforme. Que les femmes meurent de trop d’interventions non nécessaires. Mais on continue.

Dans le cerveau humain, toutes les équations d’hyper productivité et de rentabilisation fonctionnent. C’est mathématique. Logique. On peut toujours produire plus, aller plus vite, devenir plus riches …Mais nous ne sommes plus à l’écoute du vivant.

Parce-que la vie, elle, module, s’adapte, se transforme selon les besoins que nous n’imaginons même pas à partir de notre seule petite expérience.

La Nature nous l’a rappelé cette semaine.

Dans la tourmente, nous n’avons pu que laisser faire. Attendre et réparer les dégâts.

I.Challut/ 26 mai 2022

[1] Michel Odent, gynécologue obstétricien, auteur et fondateur du Primal Health Research Centre

 

[2] Éditions Myriadis / édition 2017

 

[3] Extrait du document de L’INESS 2012 P.104 https://www.inesss.qc.ca/fileadmin/doc/INESSS/Rapports/ObstetriqueGynecologie/ETMIS_2012_Vol8_No14.pdf INTERRELATION ENTRE LES INTERVENTIONS OBSTÉTRICALES : «Une autre façon d’anticiper l’ampleur de la réduction potentielle des interventions obstétricales évitables est d’examiner les influences interreliées entre les interventions elles-mêmes. La compilation des résultats des méta-analyses recensées dans le présent rapport permet de décrire ces relations et de quantifier le risque de recours à une intervention qui résulte du recours à un autre type d’intervention. Même si ces relations sont complexes et souvent difficiles à interpréter, il est néanmoins important d’en comprendre les principales composantes afin de bien appréhender la cascade des interventions et de mieux cibler les mesures pour réduire les interventions évitables. Par exemple, une action isolée pour réduire le déclenchement du travail pourrait n’avoir qu’un impact faible vu l’importance de l’effet de l’analgésie péridurale sur cette intervention en amont. »

 

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